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L’autoroute de la famine

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Dossier agrocarburants. Facile à produire et peu coûteuse, l’huile de palme s’est implantée en force en Indonésie. Utilisée à outrance par les industries agroalimentaire et cosmétique, cette huile fait désormais figure de carburant alternatif au pétrole. L’Indonésie a compris qu’elle devrait toujours plus produire de cette huile, souvent au détriment des populations locales.


« Nous avons perdu la forêt qui nous nourrissait. L’argent a gagné la bataille de la terre ». Triste constat que fait Din Perulak, dans le documentaire « la palme de la déforestation »(1). Interrogé devant les bulldozers qui détruisent sa forêt, le chef des Orang Rimba, un peuple indigène de l’île de Sumatra, a l’âme meurtrie.

Son peuple s’est toujours nourri grâce à cette forêt tropicale. Aujourd’hui, il ne sait pas comment lui et les siens vont pouvoir survivre. A la place de cette forêt millénaire qui a vu vivre des générations d’Orang Rimba pousseront bientôt des palmiers à huile. L’objectif du gouvernement indonésien d’exploiter 20 millions d’hectares de palmiers à huile en 2020 ne fera qu’aggraver les choses.

L’huile de palme, facile à produire et donc beaucoup moins chère que l’huile de tournesol ou de colza est présente dans beaucoup de produits de consommation, des chips au savon en passant par la soupe. Lorsque l’idée de faire rouler nos voitures aux carburants issus de l’agriculture est apparue, les producteurs d’huile de palme ont tout de suite compris l’aubaine qui s’offrait à eux. Avec les objectifs fixés par l’Union Européenne de 10% d’agrocarburants dans nos voitures d’ici à 2020, leur production devra forcement avoir lieu à l’étranger.

L’Indonésie et son climat tropical, propice à l’exploitation des palmiers à huile, est en première ligne dans la course à la production. Nombreux sont ceux qui veulent encore croire à l’impact positif qu’auraient les agrocarburants sur les pays du sud : la banque mondiale a déjà prêté 43 milliards de dollars au gouvernement indonésien pour la promotion des agrocarburants. Ces monocultures, destinées à l’exportation, permettent en effet à ces pays de rembourser leur dette extérieure et fournissent les pays du nord en matière première.

Si cette culture intensive a permis à l’Indonésie de revoir sa position sur l’échiquier international, détourner de la chaîne alimentaire une denrée aussi essentielle que l’huile ne peut avoir que des conséquences négatives sur la sécurité alimentaire. Le constat est déjà alarmant dans ce pays où 90% de la production d’huile de palme est destinée à l’exportation.

Le prix de l’huile, aliment essentiel dans la culture culinaire asiatique, a augmenté de façon alarmante. De nombreux paysans indonésiens n’arrivent déjà plus à se nourrir correctement.

« Depuis deux ans, le marché intérieur de l’huile de palme est déficient : on a affaire à une véritable pénurie. Devant les magasins, on voit des gens qui font la queue pour acheter leur huile alors que l’Indonésie est depuis cette année le première exportateur mondiale d’huile de palme »

témoigne Hatim Issoufaly, chargé de mission pour l’Indonésie au Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD).

Les paysans, habitués à se nourrir de leur exploitation ou à la vendre directement sur les marchés, se retrouvent dépendants des cours de l’économie mondiale, car lorsque des palmiers sont plantés, plus rien d’autre ne pousse. « Ils n’ont aucun moyen de fixer les prix. Tout est géré directement par de grandes coopératives qui s’occupent du transport des noix depuis les exploitations » explique Hatim Issoufaly.
Les propriétaires terriens n’ont pas leur mot à dire et se retrouvent expropriés par les compagnies qui gèrent le commerce de l’huile de palme, comme le géant de l’industrie indonésien Sinar Mas et sa filiale PT Smart spécialisée dans l’exploitation des palmiers à huile. Le gouvernement indonésien, bénéficiaire de ce commerce, préfère fermer les yeux sur ces expulsions.

Comment la résistance s’organise :
De plus en plus d’ONG prennent conscience de l’impact catastrophique des agrocarburants sur les populations qui les produisent. Plusieurs organismes indonésiens défendent depuis plusieurs années le droit des populations locales. L’institut de Dayakologie, chargé de protéger la culture des 4 millions de Dayaks de l’île de Kalimantan (Borneo), informe les agriculteurs sur les dangers de la monoculture des palmiers et agit au niveau national pour la reconnaissance des droits coutumiers Dayaks. Sawit watch, l’observatoire indonésien du palmier à huile, aide les agriculteurs spoliés à se défendre juridiquement contre les compagnies industrielles. Walhi, la filiale indonésienne des amis de la Terre, sensibilise l’opinion publique en organisant des manifestations dans les grandes villes ou aux abords des grandes coopératives.

Les agriculteurs, qui ne possèdent généralement pas de documents attestant la propriété de leur terre, n’ont que très peu de moyens pour se défendre (voir encadré). Cinq millions de paysans auraient déjà été expulsés de leur terre à la faveur des palmiers à huile. Certains se retrouvent au chômage, d’autres contraints à travailler dans les palmerais pour des salaires qui souvent ne suffisent pas à les nourrir.

Ils ne peuvent de toute façon pas cultiver cette huile pour leur alimentation :

« Pour être consommée, l’huile de palme doit être raffinée. Or, il n’y a pas de raffineries en Indonésie. L’huile est donc achetée par l’Europe où elle est raffinée, puis revendue. Cela montre clairement la responsabilité que nous avons dans cette situation»

constate Hatim Issoufaly.

L’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) publiait en octobre 2008 un bulletin d’alerte condamnant les décisions liées aux agrocarburants. Le but des exploitations agricoles devrait en effet être de lutter contre le fléau de la faim et non de remplir les réservoirs de nos voitures.

La Malaisie, pourtant deuxième exportateur d’huile de palme, a déjà réalisé que son exploitation n’était pas du tout durable et commence à acheter des terres en Indonésie pour planter ses palmiers à huile. En 2007, Jean Zigler, rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation de l’ONU qualifiait les agrocarburants de « crime contre l’humanité ». Lorsqu’on constate ce qui est en train de se passer en Indonésie, on aurait tendance à le suivre.

(1) Un film d’Inge Altemeier réalisé avec le soutien de Walhi – Friends of the Earth (les amis de la Terre).

Photo: Still Panicking about swine flu! , Y, Flickr.





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